Coïncidences.
Les yeux hagards se fixèrent avec perplexité sur les parois bancales au fond du cratère. Baignées du halo lunaire, elles reflétaient partiellement la multitude étoilée, là où sa lumière frappait les parties métalliques.
La silhouette s’arrêta net. Sans savoir comment ni pourquoi, une certitude l’avait saisie : elle avait déjà foulé le sol sombre qui entourait cette ville. Lentement, instinctivement, elle commença à descendre la pente douce.
Des sons déformés parvinrent à ses oreilles, tandis qu’un pan entier de la muraille pivota pour laisser apparaître les entrailles chaudes et vivantes de la cité. A leur vue, la créature s’enhardit, et accéléra l’allure. Les torches étaient comme un appel pour sa part d’ombre.
C’est alors qu’une dizaine d’humains jaillirent au pas de course.
De sa démarche hésitante, elle dévia de sa trajectoire pour tenter, en vain, de les intercepter. Un doute l’assaillit, mais fut vite rattrapé par le néant qui l’habitait. Une confusion qui n’avait pas raison d’être la fit hésiter. Lentement, elle ralentit l’allure, avant de s’arrêter. Quelque chose en elle lui intima fermement de ne pas s’approcher davantage.
La colonne passa à une dizaine de pas. Quelques individus s’arrêtèrent et la dévisagèrent, la créature tenta de les saisir, en vain. Quelques paroles inintelligibles semblèrent émerger de leurs lèvres mouvantes, mais avant qu’elle n’ait pu tenter d’en comprendre le sens, elle était de nouveau seule dans l’obscurité. Ses instincts balayèrent les derniers lambeaux de conscience humaine qui l’immobilisaient encore, puis ce fut le noir.
Le monde changea. La créature reprit peu à peu conscience d’elle même. En lieu et place du panorama nocturne s’était substitué une étendue aveuglante de silice et de pierre.
Le putride ne bougea pas. Il ne s’en sentait pas la force, ni l’envie. Sa faim dévorante le fit toutefois reconsidérer sa fainéantise et c’est d’une démarche lourde qu’il entreprit de s’approcher de l’humain qui lui tournait le dos.
Un grognement émergea du dos musculeux.
« Bon dieu, pas ça… »
« Pas ça… »La créature sentit une excitation bestiale la gagner alors que la chair de l’humain se fit plus proche.
« Les mecs ? J’ai un léger problème. »*Qu’est-ce que t’as encore fait merder Arvran ?*, grésilla une voix rauque.
« Vous allez rire… Enfin… Bref, j’ai, comment dire… Malencontreusement… »*Oublié ta ration ? En fait on attend depuis quelques heures déjà que ta petite tête se souvienne.*Le dos fut pris de légères convulsions alors qu’un rire franc retentit dans l’immensité aride.
Elle y était presque. La terrible douleur qui la tenaillait nuits et jours depuis presque un quart de lune serait peut être assouvie.
« Du coup vous avez prévu quelque chose pour moi ? Vous venez me ravitailler ? »
* On n’y avait pas vraiment réfléchi à vrai dire. On t’envoie quelqu’un.*La créature tendit les bras, et ne put retenir un long râle de satisfaction alors que ses mains entrèrent en contact avec la chair tant désirée.
*Bong*
Ciel azur.
*Un problème Arvran ?*, railla la voix à travers le poste radio.
« Rien du tout. C’est juste... tu sais, l’Autre... Je me demande comment il a fait pour me suivre depuis cette nuit. », répondit le gardien d'un ton badin, tout en tâtant le cadavre de son pied.
*Si tu pouvais lui casser les jambes, histoire qu’il cesse de venir gratter à la porte avec ses nouveaux copains cette nuit encore. Ça fait marrer les jeunes mais c’est pas sain pour eux, surtout depuis qu’il a commencé à perdre des bouts.*« T’es pas drôle tu sais Ice, tu vieillis. Je l’ai juste assommé. Il lorgne le ciel comme un bienheureux. Et je suis sûr que même coupé en deux le bougre saurait nous retrouver. Il paraît qu'hier Eoril l'a aperçu à des kilomètres d'ici. Bref... Je vous attends un brin à l’est, j’ai encore un peu de jus. Trainez pas trop.»D'un geste fluide, le gardien ramassa son bouclier et s'en fut à travers les sables, flanquant au passage un dernier coup de botte dans dans la cage thoracique de son poursuivant.
...