Crépuscule.
Shurgaal émergea lentement du sommeil. Une bonne minute fut nécessaire à son esprit comateux pour comprendre la raison de la présence d’Alternatif, d’Eoril, de Makura et de quelques autres à l’intérieur même de son humble demeure.
Il n’était tout simplement pas dans cette humble demeure.
Le crâne douloureux, Shurgaal entreprit précautionneusement de s’extraire de ce qui avait autrefois constitué la réserve de la taverne mais qui n’était plus qu’un cimetière de bouteilles vides et de tables renversées, hanté par les corps endormis de ses compagnons terrassés par l’alcool.
Le gardien embrassa la petite salle d’un regard navré puis quitta la pièce, rabattant la porte comme le cache-misère de leur dignité momentanément disparue.
La salle principale lui offrit, comme aux autres gardiens à l’air assommé qui s’y trouvaient, un spectacle d’apocalypse. Enjambant chaises renversées, compagnons effondrés et débris en tout genre, Shurgaal obliqua vers MindWideShut qui, nonchalamment accoudé contre le tas de planches qui leur servait de bar, sirotait les dernières gouttes d’un liquide aux reflets ambrés.
- « Hye », grommela-t-il d’une voix plus pâteuse qu’il ne l’aurait souhaité.
L’autre inclina la tête courtoisement et désigna la bouteille qu’il tenait à la main d’un air interrogateur.
- « Non merci ça va aller. », répondit platement Shurgaal alors que son estomac faisait une embardée. Serrant les dents il se saisit d’une chaise et s’y effondra.
- « Alors, c’est passé sans encombres cette nuit ? »
- « Bien sûr que oui. Tu en aurais douté ?, rétorqua Mind d’un air malicieux. Pas une de ces saloperies n’a franchit le mur d’enceinte. »
Shurgaal s’autorisa à lâcher un discret soupir de soulagement. Massant son bras rendu douloureux par ses péripéties nocturnes, il adressa un pâle sourire à son congénère.
- « J’imagine que c’est bien pire ce soir ? »
C’est alors que Badack le colosse, occupé à extraire les gardiens les plus mal en point des décombres, se fendit d’un ricanement.
- « Tu ne sais pas à quel point, gronda-t-il levant les yeux au plafond. Ça commence. Il fallait bien que ça arrive un jour.»
Shurgaal se retourna vers MindWideShut mais celui-ci s’était déjà replié derrière son air désinvolte et faisait mine de s’attaquer à une seconde bouteille. Sachant pertinemment qu’il n’en tirerait rien de plus, il l’interrogea et se heurta à ses prunelles soudain froides comme l’acier de son bouclier.
Renonçant au réconfort d’un somme supplémentaire auquel il savait ne plus avoir le droit, il se leva péniblement et clopina jusqu’à la porte défoncée. Peut être n’auraient-ils pas dû fêter la réouverture de la taverne de Kamille de façon aussi enthousiaste, songea-t-il alors que le bruit d’un marteau contre la tôle lui fendit un peu plus le crâne.
Les mains se crispèrent sur la rambarde. Le gardien se força à relever la tête et à repousser la nausée qui l’avait saisi l’espace d’un instant.
A ce jour il ne connaissait pas grand-chose de pire que l’ascension de la tour de guet un lendemain d’une soirée à la taverne. Fermant les yeux un instant pour calmer ses jambes qui s’échinaient à trembler, il se dirigea vers la modeste table de bois sur lesquelles étaient clouées les feuilles de calcul. Ses pupilles balayèrent sans les voir les pages emplies de notes incrédules et de ratures avant de se fixer sur le bilan des estimations pour la journée.
Ses yeux s’assombrirent et les tremblements dans ses membres redoublèrent d’intensité alors que sa détermination flanchait sans qu’il ne puisse rien y faire.
Le front plissé par l’inquiétude, il consigna soigneusement ses propres impressions, ajusta l’estimation autant que les braises de son optimisme lui permirent de le faire, puis il saisit l’échelle qui le ramènerait à la terre ferme. La main cramponnée à l’un des barreaux, il jeta un dernier regard à l’horizon de dunes, comme si le vide qui s’offrait à sa vue niait l’inéluctable. Les jointures de ses doigts blanchirent alors que ses mains se crispèrent un peu plus. Il entama la descente.
- « Qu’avaient-ils fait ? »
- « Qu’avaient-ils fait pour s’attirer ainsi la fureur de la Horde ? »
- « Pourquoi cette monstruosité de presque deux milles putréfiés s’était-elle mise en tête de les piétiner, eux ? »
Ces pensées, Shurgaal savait qu’elles raisonnaient aussi dans les têtes de ses frères et sœurs. Il mâcha mollement le pain moisi qu’il avait déniché dans les réserves. Aujourd’hui, le rationnement ne tenait pas. Dieu seul savait si il reprendrait un jour ou si le Gouffre des Damnés serait terrassé avant que cela ne soit possible de nouveau.
Assis contre la paroi intérieure de la muraille, il lorgna les dispositifs qui avaient été activés aux alentours. Ces chantiers, ils les avaient monté petit à petit, depuis les premiers jours, sans en voir les fruits. Mais aujourd’hui l’heure était venue pour eux de les arracher à l’emprise du Fléau. Mais eux même ne suffisaient pas. Ce n’était pas parce que la Râpe à zombies n’étaient pas assez aiguisée, ni même parce que les barricades n’étaient pas assez épaisses.
Non.
Ils étaient tout simplement trop nombreux.
Alors ses frères et sœurs avaient œuvré toute la journée, dopés par la peur et l’espoir, avaient érigé des pans entiers de murailles, installé des leurres, posé des pièges, renforcé les murs et leurs habitations, activé les réseaux, ouvert les vannes, branché les dispositifs hydrauliques.
Sans même savoir si ces efforts leur vaudraient la vie.
Shurgaal